Depuis un recoin du monde : lettre du compagnon Carlos López “Chivo”

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Compagnons, j’écris ces quelques lignes dans l’intention de faire connaître ma situation de vie actuelle, que j’ai décidé, à partir d’une perspective très particulière, de mener à bien dû à la succession de situations qui se sont présentées dans le contexte récent de la lutte individuelle et/ou sociale, et la répression contre celle-ci.

La liste est longue de compagnon-ne-s qui ont été harcelés et sous le coup d’enquêtes à cause de l’activité anarchiste de ces derniers temps ici, et plus précisément dans le centre et le sud du pays, en les faisant suivre pour épier leurs moindres mouvements et voir avec qui ils s’organisent, en envoyant des saloperies de balances pour obtenir des informations, en accusant les compagnon-ne-s étranger-e-s de financer les luttes, et j’en passe. Et même lorsque j’ai été arrêté et emmené en prison avec mes compagnonnes d’affinité Amelie et Fallon, il y a eu une tentative de faire un lien entre de nombreuses personnes du milieu libertaire/anarchiste afin d’essayer de les lier à notre affaire (5E), perquisitionnant des maisons afin d’obtenir des « preuves » (sans y parvenir) et ainsi avoir plus d’arguments pour armer un coup fort à l’intérieur du petit monde acrate.

Ceci a mené à l’arrestation du compagnon « tripa » (et la persécution d’autres compagnons qui ont aussi dû s’éloigner), où heureusement on a pu compter sur la réaction opportune des compagnonnes du GASPA [ NdT : Groupe d’Avocates Solidaires avec les Prisonniers Anarchistes] pour le sortir immédiatement, vu que l’accusation ne reposait sur rien, et il n’a pas eu d’autre choix que celui de la cavale, vu qu’il était accusé pour ses antécédents « délictueux » auxquels s’additionnait un lien avec les enquêtes de terrorisme, sabotage et autres affaires qu’ils ont voulu nous mettre sur le dos.

Pour les mêmes évidences et ayant la faculté de choisir librement, j’ai décidé de prendre le chemin de la fuite pour différentes raisons, principalement pour ma propre sécurité et celle des autres compagnons, vu le chemin que prend tout cela. Je ne serai pas le premier ni le dernier à le faire, en ayant pris un chemin de lutte qui m’amène à me réapproprier ma propre vie, et qui mène aussi sur un chemin violent, frontal et réfractaire à toute autorité. Et pas besoin d’être un érudit pour te rendre compte que tu seras dans la ligne de mire de ces flics et procureurs qui essaieront de te lier et t’impliquer à n’importe quel cas d’action directe qui a lieu sur le champs de bataille, et dans mon cas, en sortant sous libération sous contrainte avec un pointage il est évident que j’aurais été à leur merci pour me rééduquer à leur goût, plaisir que je n’ai pas l’intention de leur procurer, au moins dans la mesure de mes possibilités.

En plus de ne pas avoir la moindre intention de collaborer à ce foutu petit théâtre juridique qui aurait continué après ma sortie de prison, dès les premiers instants de ma libération physique j’ai décidé de ne pas être leur proie contrôlée par la visite périodique de l’endroit où j’étais censé me présenter pour effectuer une horrible signature durant un an et demi de plus. Pour tout cela j’ai décidé de ne pas me présenter devant le tribunal les jours suivants, cherchant à rompre avec ce que j’appelle une ligne de conduite.

Ceci ne veut pas dire que je m’éloigne de la lutte ou que je me repente de ce que j’ai vécu pour la mener à bien, au contraire, celle-ci continuera d’être le facteur principal qui continue de me pousser dans cette facette insurrectionnelles vers l’inconnu de la liberté. Depuis « dehors » aussi on peut continuer dans la quotidienneté de l’attaque permanente à travers ses diverses formes et contenus, en cherchant à poursuivre mes projets depuis autre part mais avec les mêmes visions, en sachant clairement que ça n’est pas avec la prétention de vouloir mener ma lutte dans la clandestinité volontaire ni de chercher une forme spécialisée ou supérieure d’attaque, mais en prenant en compte que celles-ci font partie des conséquences que nous devons affronter et assumer en circulant sur ces chemins du conflit, de faire les choses pour ce que à quoi nous croyons et de la façon que nous le croyons possible et nécessaire.

J’ai toujours su que s’opposer fermement aux formes de subordination et aux contenus idéologiques, que les techniques du mensonge démocratique emploient afin de maintenir leurs privilèges et l’état des choses, amènerait avec soi des situations opposées à ce que n’importe qui de « normal » voudrait pour sa vie. Mais comme moi je n’ai pas envie d’être ce genre de personne normale et d’accepter d’être un esclave de plus, j’ai voulu faire les choses de cette manière, comme le ferait n’importe quel irréductible à la recherche d’une vie meilleure à partir de sa façon de comprendre les choses.

Cela aurait été plus confortable pour moi, après être sorti de prison et marcher dans la rue, de voir la famille, les amis et d’être aux côtés de ma chère fille, tout comme d’être aux côtés des compagnon-ne-s et personnes de diverses tendances avec qui j’ai des affinités pour continuer d’agir ensemble. Mais comprenant que ceci n’est pas un jeu et que la lutte doit se mener jusqu’aux dernières conséquences, il faut lui donner le sérieux nécessaire, et donc parfois il faut prendre des décisions qui peuvent s’avérer douloureuses par la distance physique avec les êtres aimés. C’est pour cela que je ne vois pas la cavale comme la seule issue, mais comme celle la plus proche de la vision que j’ai de la situation. J’y ai vu une façon adéquate d’agir, et j’ai déjà dit auparavant, entre autres choses, de ne pas donner lieu à des enquêtes et tentatives de me lier à de futures actes violents similaires à celui pour lequel j’ai été emprisonné, et avec cela de me lier aussi à d’autres compagnon-ne-s et à ceux qui se trouvent sur le chemin, car nous savons de quoi se sert l’État et ses sbires de la loi et de l’ordre, et je ne dis pas ça par peur, mais en partant du fait que c’est aussi un acte insurrectionnel de prendre soin des nôtres.

Une part de mon insurrection individuelle consiste en une rupture avec toute forme d’entrave, et la destruction constante de n’importe quelle relation personnelle/sociale issue de l’ennemi tant abhorré, l’État/Capital, et de n’importe quelle autorité, est nécessaire et a un rôle prépondérant. Raison pour laquelle je continue de me déclarer en guerre permanente dans la mesure de mes possibilités. De telles relations se reflètent dans la société aliénée qui ne reproduit que ce qui s’apprend dans ses établissement éducatifs et religieux, ses moyens d’information et de production économique/technologique, de même que dans ses manières de se conduire dans divers aspects quotidiens, et ne mènent qu’à la domination et font que je refuse de participer au jeu juridique et à être un « bon citoyen » car cela pourrait prouver que la punition donnée par les lois et leurs mentors fonctionne très bien. Je les emmerde !

C’est pour cela que je préférerais mourir dans la tentative plutôt que de chercher une concession, médiation, aide ou pacte avec le même ennemi que je cherche à détruire. En comprenant que chacun a ses perspectives et façons de faire les choses, et respectant ce que chacun fait de ses luttes, et soutenant celles avec lesquelles j’ai le plus d’affinité ou qui au moins font preuve d’une certaine hostilité envers l’ennemi. Mais celle-ci est la mienne, et c’est à elle que je m’en tiens.
Sans rien d’autre à rajouter, je fais une grosse bise à ceux qui en viennent à me lire, et plus particulièrement à mes amis, compagnon-ne-s de lutte, à ma famille et à tous ceux qui s’identifient dans la lutte contre le pouvoir sous chacune de ses facettes. La lutte continue, ne reconnaissant pas la situation comme prémisse de la fin, mais seulement comme la continuité de mes agissement libres.

Pour la liberté des prisonnier-es-s dans le monde !
Pour la solidarité avec les compagnon-ne-s en cavale, que le vent efface leurs traces !
Pour la destruction du pouvoir sous toutes ses formes !
Solidarité avec les compagnons en grève de la faim !
Guerre sociale de toutes parts !

Vive l’anarchie !

Carlos López “Chivo”
Depuis un recoin du monde
5 avril 2015

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Réponse de Carlos López à la Gauche Révolutionnaire Internationaliste

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[Suite au texte d’Amélie et Fallon qui expliquait qu’elles ne voulaient pas être récupérées dans des événements de solidarité avec des gens et par des gens avec qui elles n’ont rien à voir, un groupe nommé la Gauche Révolutionnaire Internationaliste Buenaventura-Durruti a pondu une réponse totalement diffamatoire envers les deux compagnonnes. Ce texte n’est actuellement plus en ligne en français, mais nous avons quand même tenu à traduire la réponse de Carlos López].

3 mars,

À titre personnel je réponds à l’agression diffamatoire écrite qui a été faite contre mes compagnonnes d’affinité Fallon et Amélie.

Une chose qui caractérise l’internationalisme c’est la lutte contre l’idée de nation, ainsi que contre celle du pouvoir ou de l’autorité, en remettant en question la validité des frontières physiques et mentales que les gouvernements ont construits afin d’éviter l’entente fraternelle et libre entre les personnes nées à différents endroits géographiques.

Raison pour laquelle se permettre d’avancer que ces deux anarchistes sont venues dans cette région « pour vivre une expérience parmi les pauvres du tiers-monde après avoir abandonné leurs vies du Québec civilisé », me fait penser au mépris dont vous, gauchistes internationalistes, avez fait preuve envers des personnes étrangères qui ont décidé de mettre en pratique leur passion destructrice de l’État/Capital, qu’elles soient canadiennes, mexicaines, européennes ou de n’importe où.

Nous au moins nous ne cherchons pas la destruction partielle d’un seul État, car pris séparément ce ne sont que des tentacules du pouvoir mondial, ni d’unir les forces/capacités uniquement entre mexicains purs ou avec des révolutionnaires du tiers-monde. Nous voulons nous battre aux côtés de n’importe quelle personne libre, qu’elle soit née ici ou en Chine.

Mais, que pouvons-nous attendre de ceux qui crient sur tous les toits qu’ils appartiennent à « l’aile classiste du mouvement révolutionnaire mexicain », et accusent d’arrogance impérialiste et petite-bourgeoise celles qui font le choix de s’organiser à travers des affinités, ou de partager des moments de subversion avec ceux avec qui elles veulent ?
Bien entendu l’affinité n’est pas exclusive entre les libertaires/anarchistes, car elle peut se faire avec n’importe quel individu ou groupe qui s’identifie à la lutte pour la liberté totale, où plutôt que de chercher un « stade dans lequel personne ne sera plus emprisonné », l’on veut réduire en pièce toute construction carcérale physique ou mentale, avec tout ce que cela implique, ainsi que n’importe quelle institution autoritaire. Cela peut sembler utopique, mais je crois qu’il vaut mieux en finir avec la tiédeur des jolis mots et, loin d’idéaliser la réalisation de l’utopie, continuer avec la conflictualité permanente quotidienne du contexte social.

On ne conditionne pas la solidarité, car la solidarité se donne à travers des actes divers de soutien, et le fait de se positionner, ce qu’ont fait les compagnonnes, ne signifie pas conditionner la solidarité. Pas besoin de chercher midi à quatorze heures.

Si Fallon et Amélie ont décidé de rompre avec toute éventualité d’être mélangées avec ceux qui se revendiquent comme prisonniers politiques, et si elles ne sont pas d’accord lorsqu’elles sont désignées comme tel, on ne peut que respecter leur décision. Les insulter comme vous l’avez fait juste pour ça, c’est infâme et lâche, saloperies de rouges !

Nous nous basons toujours sur nos réalités, et le fait d’avoir une défense dans le cadre du procès juridique est plus que nécessaire, car vouloir et essayer de détruire le système juridique est une chose, et que nous l’ayons déjà fait en est une autre.

Pour nous il ne s’agit pas de « profiter » d’une défense juridique, encore moins que ce soit notre « médiation » avec l’État, comme vous le dites dans votre texte. Nous savons que le jeu juridique doit se mener entre personnes politiques, et notre avocat se charge de cela. Ce dernier, bien sûr, n’est pas une médiation mais un compagnon de lutte anticarcérale, qui ne se consacre pas à sortir des prisonniers politiques, mais à la solidarité avec des prisonniers, sans s’attacher au fait qu’ils soient politiques ou anarchistes. La preuve est qu’il a pris notre affaire, que nous soyons anarchistes insurrectionnalistes ou informels, sans toucher un seul centime.

Juste à titre informatif, dans ce texte diffamatoire, il est mentionné que nous avons le même avocat que Jaqueline et Bryan, ce qui est faux. Mais même si c’était le cas, pour moi ça ne changerait en rien la situation. Ça ne fait que montrer que vous parlez sans rien savoir.

Vous tombez dans la posture historique d’attaquer ceux qui n’acceptent pas vos méthodes caduques/anachroniques d’intervention, basées sur le verbiage politique, en les accusant « d’actes téméraires et inutiles ». Vous parlez de « gauches tiers-mondistes », pour nous n’importe quelle gauche, de parti ou révolutionnaire, nous éloigne beaucoup de ses prétentions. Vous parlez d’actions collectives basées sur le quantitatif, et nous savons que souvent par ces actions l’individualité et son action créatrice sont niées. Vous parlez de lutte de classes et du triomphe de la classe ouvrière, tandis que beaucoup d’entre nous ne sommes ni ouvriers ni classistes et que si nous soutenons n’importe quelle action libératrice c’est avec le regard fixé sur la liberté de la personne dans sa totalité, qu’elle soit ouvrière, paysanne, autonome ou comme elle voudra se désigner. C’est pour ça que nous préférons utiliser les termes de la guerre sociale, ce qui inclut plus de secteurs que juste la lutte ouvrière et de classes.

D’aucune manière je ne crois, au moins pour ce que vous dites, que l’insurrectionnalisme est condamné à l’échec, et en réalité nous ne sommes en compétition avec personne pour voir qui est plus révolutionnaire ou plus efficace dans la lutte contre le Capital. Mais la critique des méthodes choisies est nécessaire, tant sur la forme que sur le contenu, mais … je crois que ce que vous avez écrit n’a pas pour objectif d’échanger des idées, puisque vous ne vous êtes attaché qu’à insulter mes compagnonnes, et sachez que puisque vous insultez, nous savons aussi mordre.

La solidarité c’est la solidarité à travers sa diversité des formes, et sachez que moi je ne veux rien de gens comme vous.

Carlos López “Chivo”

Abajo los muros-CNA México

Lettre d’Amelie et Fallon

amaf1Des nouvelles fraîches.

Aujourd’hui ça fait plus de 10 mois que nous sommes en taule. Au cours des dernières semaines les deux sentences, fédérale et locale, ont été rendues. Le premier novembre le juge Manuel Muñoz Bastida, du huitième tribunal du Reclusorio Sud, a prononcé la sentence de 7 ans et demi de prison sous l’accusation “d’incendie de bâtiment public avec des personnes à l’intérieur”, ça c’est pour les dommages qu’il y a eu sur le “Secrétariat des Communications et des Transports du Mexique”. Les “gens à l’intérieur” ce sont les deux porcs fédéraux en charge de la sécurité du lieu. Ensuite, le 7 novembre, nous avons reçu la seconde sentence sous les accusations de la juridiction locale qui sont “atteinte à la propriété privée aggravé en bande” et “atteinte à la paix publique”. Ces accusations font référence à l’attaque contre le concessionnaire Nissan. Puisque nous avons été arrêté-e-s à l’angle du Secrétariat des Communications et des Transports et du lieu où nous avons brûlé les voitures. La juge Margarita Bastida Negrete du tribunal de la juridiction locale #18 du Reclusorio Orient a prononcé une sentence de deux ans et sept mois de prison, joignant les deux délits, et de cette façon les atteintes à la propriété privée deviennent des réparations de dommages et on reste avec le délit d’atteinte à la paix publique et la réparation des dommages qui s’élève à 108 000 pesos. Selon la loi, pour toutes les sentences de moins de 5 ans pour les primo-délinquants il y a droit à des aménagements. Dans notre cas, si nous payons l’amende de 43 000 pesos on sera immédiatement libéré-e-s ou bien nous pourrons sortir en payant 10 000 pesos de caution chacun et en pointant chaque mois au tribunal pendant les 2 ans et 7 mois.

Nous sommes en appel dans les deux procès parce que le parquet a fait appel pour la sentence de la juridiction locale et nous avons fait appel pour la sentence fédérale. D’ici 5 mois la justice rendra sa décision. En fait c’est la sentence fédérale qui nous retient en prison. Pour pouvoir sortir, la sentence fédérale doit être inférieure à 5 ans. Ainsi dans les prochains mois nous verrons s’il y a une possibilité de sortir de cet endroit.

On a été informées de la parution d’un article de Philippe Teisceira-Lessard dans le journal québécois “la Presse”, l’un des journaux les plus lus au Québec. Nous sommes énervées par la parution de cet article qui parle de notre affaire, qui cite en partie nos lettres publiques, et aussi que notre avocat a parlé avec le journaliste. Jamais nous n’avons demandé à un média de masse de parler de l’affaire, et nous n’autorisons pas notre avocat à communiquer des informations sur nous à des journalistes. Si nous avons quelque chose à dire nous préférons le faire nous-même. Les médias sont des ennemis au même titre que la police, les outils les plus puissants de contrôle social qui puissent exister jusqu’à maintenant. Ceci étant dit, que ce salopard de Philippe Lessard arrête de harceler nos familles et qu’il se mette bien dans la tête que nous n’avons pas besoin de ses articles pour parler de notre situation.

Ainsi on a toujours cette force dans le cœur, emmerdant la justice et l’État. Nous n’attendons rien de la justice même si nous avons très envie de sortir dans la rue. Force et courage à notre complice Carlos Lopez Marin (au Reclusorio Orient), au compa Luis-Fernando (Reclusorio Sud), à Fernando et Abraham (Reclusorio Nord). Un coucou aussi à Mario Gonzales, qui est aujourd’hui dans la rue et une grosse bise à Felicity, Tripa et à la sorcière.

Feu à la civilisation, guerre à la société.
Jusqu’à la liberté et même au delà !

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Les limites de l’organisation clandestine

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Perspectives anarchistes sur la clandestinité, survolant le thème de la lutte armée

Il y a un point sur lequel nous n’aimons que trop débattre et donner nos humble avis, c’est celui de la Clandestinité et comment on la perçoit dans le milieu anarchiste. Précisément parce que, du moins au Mexique, on a eu peu de discussions à ce sujet, et la perceptive qui nous vient de certains compagnons ou cellules d’action [1] en ce qui concerne la clandestinité dans la pratique ou l’organisation, se rapproche presque toujours (ou plus que ça) des guérillas marxistes-léninistes, ou bien d’un discours lutte-armatiste (culte des armes), ce qui lorsqu’on se déclare anarchistes ou libertaires est souvent très ambigu.

Mais bien sûr on oublie aussi que cette confusion provient du fait que la plupart des gens n’aiment pas prendre position. Ils suivent le sens du courant, ils n’aiment pas débattre car ils trouvent cela ennuyeux et inutile, ou parce que nos discussions n’intéressent pas les gens normaux. C’est sans doute plus facile de faire le caméléon, en changeant de couleur selon là où l’on est, que de prendre position. Parce que c’est peut-être aussi plus facile de suivre ce qui est dit et écrit que de prendre des positions nettes et se donner le temps d’analyser, débattre et critiquer. Parce qu’arriver à une conclusion inachevée est généralement dur et “identitaire”, et qu’on préfère toujours éviter le débat et la critique. Est-ce que ça serait parce que ce qui est plus commode et simpliste est toujours mieux accepté et qu’aux yeux de la masse ou d’autres compagnons cela semblerait toujours plus recevable et facile à digérer ? De cette façon nous finissons par reproduire l’image du système capitaliste de vie actuel : l’intégration, la tolérance, le dialogue, l’acceptation, et notre soi-disant théorie révolutionnaire devient une marchandise de plus… Mais la critique est toujours nécessaire ! Et c’est quelque chose dont beaucoup parlent, qui est clamé aux quatre vents, et sur lequel on pleurniche sur les sites de gauche, mais bien évidemment seulement lorsque ce sont eux les critiques, parce que lorsque quelqu’un leur remet les pendules à l’heure ils finissent par nous dire : sociologues de l’anarchisme, psychanalystes, provocateurs ! Donc tous les anarchistes qui dans l’histoire ont développé des luttes et desquels nous avons appris quelque chose, que ce soit de leurs livres, mots ou actes, auraient été des sociologues, psychanalystes ou provocateurs ? Psychanalystes ? Aux yeux de certains c’est possible, mais aux yeux de d’autres ce ne sont que des compagnons qui ont contribué à l’analyse, à la critique et à l’attaque contre les structures du pouvoir, et qui même contribuent et ont contribué précisément à ce qu’une partie de l’anarchisme ne s’arrête pas, prenne son propre chemin et forme son propre caractère.

Pour commencer cette réflexion nous dirons que beaucoup de choses tournent autour de la question de la clandestinité. D’une part on pourrait affirmer que pour les anarchistes elle est parfois involontaire car c’est une conséquence de la lutte, favorisée par des conditions que l’ennemi a réussi à imposer à un moment donné, par exemple de type répressif, ou parce que c’est un besoin inévitable favorisé aussi par certaines conditions imposées par l’État. Mais parfois aussi elle est assumée comme une supposée lutte “réelle” et c’est là que se situe notre désaccord. Voilà donc ce sur quoi nous voulons débattre : lorsque la clandestinité volontaire finit par devenir une pratique qui se rapproche dangereusement de certaines idées de pouvoir, et lorsque d’un autre côté on en arrive à la fétichiser, alimentant la mode de jeunes qu’on nous vend sur le marché de la politique actuelle. “Que parlent les cagoules !” Au lieu des idées ? Nous pensons qu’une cagoule finit par devenir quelque chose d’abstrait et irréel lorsque son seul impact est la médiocrité de l’effet visuel. Une idée bien placée a un impact profond et réel parce qu’elle arrive (et il y a des milliers d’exemples, nous sommes nous-même un exemple) à marquer les esprits des individus et ainsi déranger la réalité immédiate. Mais bien sûr ! Nous oublions que les guérillas marxistes-léninistes utilisent cet effet visuel comme démonstration de force face à un ennemi de classe qui évalue encore plus son pouvoir, et le pire c’est que certains groupes anarchistes ont pour habitude d’imiter ce type de pratiques. En tant qu’anarchistes nous avons toujours (et lorsque nous disons toujours nous faisons aussi allusion à notre histoire) soutenu qu’il y a des choses qui doivent se faire à la lumière du jour et d’autres non. Des choses qui sont publiques et d’autres qui simplement requièrent la plus grande discrétion pour pouvoir les réaliser.

Ainsi en y voyant clair dans ces perspectives nous pensons que l’attaque (armée) n’a pas besoin d’endosser la “clandestinité” et toute sa rhétorique (autant opérative qu’idéologique) en tant que forme de lutte. Parce que notre objectif n’est pas de terminer dans une organisation ou par un acte qui nous conduit vers l’obscurantisme, la spécialisation, l’isolement et l’éloignement des luttes et du champs de la lutte réelle qui est notre vie quotidienne. Et qui à son tour réduit notre individualité comme notre créativité à une attaque armée, des sigles ou un symbole qui évoquent le culte des armes. Ou bien qui réduit toute notre capacité et potentiel individuel d’incision, rupture et destruction de l’existant à une identité qui le plus souvent porte un nom et dont la lutte en vient à se terminer par des actions réalisées uniquement pour défendre le statut créé dans son entourage, ainsi que pour le perpétuer dans le temps. C’est là que commence la mythification, arme des progressistes intelligents au service de l’État/Capital, pour condamner à l’oubli, bien rangées dans l’Histoire, des luttes et des modes d’intervention qui derrière des perspectives claires ont pu devenir une menace réelle pour l’État. Et par menace réelle nous ne faisons pas allusion à un groupe de spécialistes. Ces progressistes ont l’habitude d’écrire des livres ou de faire des documentaires pour qu’ensuite les consommateurs les voient comme “quelque chose” qui s’est passé et qui n’aura plus jamais lieu, se cantonnant encore plus au rôle de spectateurs. Mais malheureusement pour nous ce sont souvent les compagnons eux-mêmes qui y contribuent, et transforment en mythe nos actions et nos façons de nous organiser.

Considérer la logique clandestine comme étant une base, en plus de nous éloigner de la réalité et de la réalité des luttes, nous amène aussi à une position de délégation et nous finissons par tomber une fois de plus dans une sorte de division du travail révolutionnaire ou bien dans la spécialisation. Quelques-uns pour éditer des livres, pour tenir des squats ou des bibliothèques anarchistes, et d’autres pour attaquer l’État spécifiquement avec du feu et des explosifs ! Parce que certains ont des capacités et une force que d’autres n’ont pas ! L’avant-garde commence ! Et en général cela amène à ce que les décisions ne soient pas prises par l’individu à la première personne, mais par l’idéologie ! Ça n’est pas ça l’idée de rupture et de destruction que nous proposons.

Cependant, nous disions quelques lignes plus tôt que lorsqu’on a bien en tête ces deux situations (ce qui dans la pratique est difficile à conjuguer, d’autant plus à cause du niveau de contrôle que l’État a obtenu grâce aux technologies…) nous comprenons que l’utilisation des armes, se cacher le visage, utiliser parfois une manière de faire les choses qui pourrait être définie comme tactique de guérilla, est une arme à double tranchant. Un des tranchants de ce canif réside dans ce qui peut être favorable et utile pour attaquer l’ennemi, bien sûr en gardant en tête que tout cela (les bombes, le feu, les armes, les cagoules, etc) n’est que des instruments utilisés pour mener à bien la lutte, des instruments pour l’attaque, et que nous ne voyons pas de raison de leur vouer un quelconque culte. Parce que nous avons aussi conscience que l’attaque ne se réalise pas uniquement avec les armes à feu, le feu et les explosifs mais aussi avec les armes de la critique, de l’analyse, de la réflexion et plus encore avec notre conflictualité individuelle, notre rupture avec la société et notre intervention réelle. Parce que l’insurrection ne se résume pas par l’attaque armée en elle-même, ça en fait partie. Parce que l’insurrection dont on parle est aussi dans nos vies quotidiennes, l’authentique terrain de la guerre sociale, et ne se terminera qu’une fois la liberté obtenue. L’insurrection est une lutte qui se mène chaque jour et pas seulement lorsque l’on sort la nuit pour réaliser des actions, ou lorsque l’on va à la manif du 2 octobre ou du 1er décembre. On ne peut pas être soumis à une sorte de calendrier révolutionnaire, et on ne peut pas non plus attendre le prochain soulèvement pour contribuer à une insurrection généralisée. Ainsi le second tranchant que nous mentionnions quelques lignes avant, correspond aux moments où l’on ne sait pas bien gérer ces situations (ouvert-fermé) et où cette arme se retourne contre nous et nous finissons par être exactement ce que l’anarchisme rejette. Nous courrons alors le risque de tomber dans des positions d’avant-garde armée, de groupe unique, de militarisation et de spécialisation. Et c’est alors que vient le culte des armes, de la cagoule, de la supériorité des forces, que commence « l’isolement stratégique », les prisonniers politiques. Ce qui en même temps amène à des façons de s’organiser contraires à l’idéal anarchiste et on finit par tomber dans une ambiguïté qui demande ensuite un gros effort pour en sortir.

 Malheureusement une chose nous amène à une autre, et dans cette logique clandestine ou de lutte armée que certains compagnons ont développé, rentre en compte le culte de la charogne ou de la personnalité. À diverses occasions déjà, et même depuis les plate formes, cette critique a été faite contre certaines pratiques de groupes qui se revendiquent informels. Revendiquer (précisément revendiquer) des actions au noms de compagnons qui sont morts au combat (et ça sur certains points on peut le comprendre), ou pire, avec des noms de compagnons qui ne sont même pas morts, qui sont en prison ou en cavale. Comme récemment on a pu voir une cellule d’action de la FAI/Fraction Informelle Australie qui porte le nom de la compagnonne Felicity Ryder [2]. En nous basant seulement sur les mots que nous pouvons lire dans les communiqués nous voyons clairement qu’il y a une sorte de nostalgie ou de regret, ce que certains compagnons pourraient expliquer par des liens d’amitié ou des souvenirs des nôtres. Et donc à ce moment-là on se demande quel est l’objectif ? Culte ou solidarité ? Exaltation de la personne ou solidarité ? Pourquoi certains sont considérés comme exceptionnels et d’autres non ? Et c’est comme ça qu’on voit une nouvelle vague de groupes qui tout en se revendiquant anarchistes gardent une logique d’organisation plus proche des groupes de guérilla traditionnels. Ainsi il y a des commandos de tel nom, ou des fronts armés avec tel autre nom. Une logique et un langage de lutte armée qui ressemblent plus aux guérillas latino-américaines et européennes des années 70, malgré la façon anarchiste de s’organiser (toujours sous la critique et le changement, car informel), d’autant plus lorsqu’ils se disent individualistes ou anti-orga.

Voici jusque là quelques points sur le premier thème sur lequel nous pouvons avoir une base pour réfléchir. Nous disons que c’est le premier en pensant développer plus tard, dans un texte et tout au long de cette publication, quelques perspectives sur la lutte armée depuis l’anarchisme, quelque chose que nous avons évoqué superficiellement ici, en traitant le thème de la clandestinité, parce que précisément dans ce texte nous parlons de la clandestinité comme “voie de lutte”. Aussi, pour contribuer au débat il y a la traduction du texte « Sur l’anonymat et l’attaque », qui de la même façon cherche à prendre part à tout ce que nous avons tenté de définir ici.

Avant de finir nous voudrions dire que malgré la critique nous ne méprisons pas les actions que fait la CCF/FAI ou n’importe quel autre noyau d’action de ce genre. Bien au contraire, nous apprécions n’importe quelle action et geste de solidarité parce que pour nous ça fait partie du projet de destruction de l’État/Capital et aussi du projet anarchiste international. Par contre c’est certain qu’il y a encore beaucoup de choses à débattre et tout au long de ce chemin nous allons le faire. Nous voulons aussi préciser que la mention de noms de compas ne part pas d’une intention d’attaque, nous les avons utilisés juste pour donner des exemples.

La rédaction

Mai 2014


Notes:
1- Nous devons préciser que ce que nous percevons c’est ce que nous pouvons lire dans leurs communiqués sur internet, ou dans les entretiens avec certains d’entre eux publiés dans le livre « Que la nuit s’illumine », compilé par le compagnon Gustavo Rodriguez et édité par l’Internationale Noire.

2- Lorsque nous mentionnons le nom de F. Ryder c’est seulement pour illustrer ce que nous voulons dire, à aucun moment ça n’est une intention d’attaque, que ça soit clair !

Revista Negación

Mode ou rébellion ? Rébellion ou mode ?

brujita

L’arme la plus importante du révolutionnaire, c’est sa détermination, sa conscience, sa décision de passer à l’acte, son individualité. Les armes concrètes sont des instruments, et, en tant que tels, ils doivent constamment être soumis à une évaluation critique. Il faut développer une critique des armes.  […] La lutte armée n’est pas une pratique définie uniquement par l’usage des armes. Elles ne peuvent représenter, par elles mêmes, la dimension révolutionnaire.

Alfredo Bonanno, La joie armée

Les défenseurs de l’ordre existant et de la paix sociale s’obstinent à rejeter les expressions de révolte anarchiste de nos chapelles malgré les temps qui courent, où la conflictualité sociale est sur le point de déborder du fleuve. Les discours faciles, bourreaux de l’insurrection émergent de partout. Ceux qui manquent de perspective et qui n’ont aucune critique propre n’ont d’autre choix que de réduire ce qu’ils ne peuvent contrôler en une simple mode. Il est vrai qu’à certains moments, certaines expressions de révolte peuvent se reproduire entre elles sans aucune perspective, seulement par simple imitation ou encouragées par le raz-le-bol de survivre à ce spectacle mercantile qu’ils appellent vie. Mais même ainsi, certains aspects restent positifs, et ça n’est pas la révolution qu’ils se représentent dans leurs schémas rigides, mais des moments de rupture qui peuvent dévier vers une insurrection consciente d’elle-même, et qui prennent forme dans le processus d’insurrection même.

Les mots manquent aux pacificateurs pour expliquer les raisons de leurs refus, alors qu’à l’inverse quand ils s’agit de verbiage ils ne sont pas en reste. Ce qui ne vient pas de leurs rangs ils ne l’appellent plus provocation, mais mode. Ce qui dépasse leurs discours conformistes, pacificateurs et commodes c’est simplement une mode. Ce qui ne sent pas la Fédération, plate-forme ou alliance c’est simplement une mode. Ce qui critique y compris l’organisation armée traditionnelle et propose à la place de sortir dans la rue pour exprimer de mille et une façons la rage irrépressible, c’est simplement une mode, ou bien ça n’a aucune perspective ou encore “ça ne va pas marcher”, puisqu’on dirait que tout devrait être soumis à la compétitivité militaire. Ceux qui ne se contentent pas “d’attaquer durant la nuit sous le clair de lune” mais au lieu de ça cherchent à avoir une incidence, en partant de leur individualité et en plein jour, sur le marais de la conflictualité sociale émergente, sont simplement à la mode. Ceux qui ne voient pas l’anarchie comme un militantisme rigide ni comme une idéologie politique, mais au contraire y voient la joie de vivre, sont simplement à la mode, parce que leur anarchie a l’air puérile aux yeux de la professionnalisation intellectuelle de certains.

Les pacificateurs du conflit social et individuel, fidèles amis de l’ordre étatique n’ont plus aucune créativité pour débattre sur le but de la lutte anarchiste, des méthodes ou des moyens dont les révolutionnaires se servent pour rendre possibles leurs désirs. Au lieu de cela ils réduisent tous bourgeons de rébellion, quand bien même il seraient discutables, à une mode. Si les jeunes et les vieux conscients d’eux-même sentent que c’est le moment aujourd’hui et qu’ils se lancent tous dans la bataille, pour eux, les faux critiques de l’existant, la raison est que la révolte collective ou individuelle est devenue une mode. Ceux qui se cachent le visage pour protéger leur identité d’une façon minimale face à une possible répression de l’État, mais aussi pour éviter de “personnifier” la révolte, sont donc aussi à la mode. Pour eux même être prisonnier “politique” est à la mode, au lieu d’être une conséquence presque inévitable de la lutte contre le pouvoir. Le besoin d’attaque, d’étendre le conflit social sur un plan plus vaste, de contribuer à une sortie insurrectionnelle est pour eux simplement une mode. Soit, que ce soit une mode, si leur rigidité le désire ainsi, mais une mode qui dans la pratique et dans la théorie a dépassé les limites de la “théorie traditionnelle anarchiste”.

Alors que veulent-ils ? Quelle est cette révolution sociale qu’ils clament tant ?
L’insurrection n’est pas parfaite, c’est un processus douloureux et violent. L’insurrection n’est pas un chemin de roses et n’est pas non plus une expression militaire, mais elle est sociale. Les moments insurrectionnels (petits ou grands, individuels ou collectifs, et qui ont toujours précédé les grandes révolutions) peuvent survenir suite à une série de modestes et constantes interventions et un travail permanent des révolutionnaires sur le terrain, qui en dialogue avec différents “moments clés”, peut dépasser la rage, et qui est ce qu’on appelle la méthode insurrectionnelle. Ou alors l’insurrection peut nous prendre par surprise, mais dans n’importe quel cas elle ne sera jamais “préparée a priori“, mais simplement présente et ne nous garantit rien de certain. Ainsi, il vaut mieux agir que de se contenter de parler.

Ça n’est que pour ceux chez qui on trouve dans les théories une rigidité et une “perfection” de la méthode révolutionnaire, que les bourgeons insurrectionnels et les expressions de révolte individuelle ou collective qui sortent de leurs critères peuvent être réduits à une mode de jeunes, en plus d’être, selon eux, dépourvue de sens et de perspective.

Par les temps qui courent, le conflit social est brûlant et ne peut être soumis aux limitations et contradictions qui en soi sont une partie inséparable de toute organisation armée et guerrière, y compris “noire”. Par conséquent il ne peut pas non plus être soumis à celles d’une organisation de synthèse anarchiste qui cherche simplement à gagner des adeptes et étouffer tout bourgeon d’insurrection. Il y a une longue mèche qui emmène à une poudrière et personne ne peut la contenir. L’insurrection n’a pas de sigles ni de représentations spectaculaires qui arrivent à faire partie du marché des organisations armées, du contre-pouvoir, que ce soit ERPI, EPR ou TDR-EP [1] et plein d’autres encore. Pour les anarchistes, l’insurrection collective est anonyme parce que des individus y participent et pas des masses, tout comme n’y participent pas les organisations représentatives d’aucune sorte qui cherchent à représenter la rage des exploités, exclus et auto-exclus et l’attirer vers ses versants pour ainsi marquer l’histoire. Tomber dans cela c’est simplement dégénérer dans la politique de la représentation et de la réussite, qui sont le produit de la compétitivité du système.

La guerre sociale est en cours et c’est en elle que nous trouvons les gens avec qui nous avons des affinités, les créatures désenchantées du supposé bien-être social. Qui plus que de simples indignés, sont des êtres enragés qui en ont marre de voir la vie passer devant leurs yeux sans une minime intervention de leur part.

Ainsi, pour les pacificateurs de l’insurrection il est important d’injecter à temps l’antidote à la rage, avant que ce virus ne se propage et se transforme en épidémie et en pandémie.

Comme les nouveaux Tigres de Sutullena [2] qu’ils sont, mais hors contexte, ils cherchent à assassiner littéralement et métaphoriquement un certain insurrectionnalisme qu’ils pensent connaître à la perfection. Sans aucun argument basé sur notre propre réalité et expérience ils évoquent les vieux tigres espagnols pour expliquer à leurs “sujets fédérés” les maux de la lutte anarchiste locale qui ne se soumet pas à leurs limitations. La supercherie est leur meilleure arme et une mode anti-mode est simplement ce qui est en train de devenir à la mode.

La guerre sociale est présente, elle émerge des entrailles de la déception et du mécontentement social. Elle émerge aussi de la rage déchaînée d’individus désireux de liberté. Les fameuses conditions sont sur la table. Alors qu’est-ce qu’on attend ? Allons dans la bataille, mais avec les yeux bien ouverts. Déchaînons nos désirs, notre destruction créatrice. Faisons en sorte, depuis notre individualité, que ce conflit se propage, que les limites des pacificateurs soient dépassées, que leur mode anti-mode soit dépassée ainsi que tout discours modéré issu de ceux qui dans le fond n’ont d’autre intérêt que de maintenir l’ordre. Mais dépassons aussi toute revendication. La révolution est ici et maintenant.

Et même si la rébellion n’est qu’une mode pour eux, pour nous elle peut être le début d’une expérience absolue de liberté et on ne se contentera pas de moins que ça.

Quelques compagnonnes et compagnons anarchistes de la région mexicaine.
Novembre 2014

source

 


 

[1] ERPI (Armée Révolutionnaire du Peuple Insurgé), EPR (Armée Populaire Révolutionnaire) ou TDR-EP (Tendance Démocratique Révolutionnaire- Armée du Peuple)

[2] voir ici

Sentences pour Amélie, Fallon et Carlos [actualisation]

tumblr_m4j7ie0NN61qcv4xpo1_500Le 31 octobre Amélie, Fallon et Carlos ont été jugé-e-s au cours d’un procès fédéral pour destruction de bien d’autrui sous la forme de l’incendie. La sentence qui leur a été dictée est de 7 ans et 6 mois. Leurs avocats vont faire appel dans un délai de 15 jours.
La sentence du procès local pour atteinte à la paix publique et dommages n’a pas encore été dictée.

Solidarité avec Carlos, Amélie et Fallon !
À bas les murs des prisons ! Liberté pour tous !

Abajo los muros


Le 6 novembre la sentence est tombée dans le procès qui dépend de la juridiction locale pour atteinte à la paix publique et dommages aggravés en bande (l’attaque sur le concessionnaire Nissan).

La sentence est de 2 ans, 7 mois et 15 jours de prison, en plus de devoir payer une réparation de dommage de 108 mille pesos.

Les avocats vont faire appel de cette décision.

Abajo los muros

Le Secrétariat des Communications et Transports, les anarchistes et la lutte pour la terre

treering

Pourquoi avoir attaqué le secrétariat des communications et transports ?
5E : au sujet de nos compagnon.ne.s anarchistes prisonnièr.e.s

Le 5 janvier 2014 les compagnon.ne.s anarchistes Carlos López Martin “El Chivo”, Fallon Poisson et Amélie Pelletier ont été arrêté.e.s dans la ville de Mexico, suspecté.e.s d’être les responsables de l’attaque de l’un des bureaux du Secrétariat des Communications et Transports (SCT). Carlos se trouve dans la prison Reclusorio Oriente et Amélie et Fallon dans le Reclusorio de Santa Martha après avoir terminé une détention préventive de 40 jours et une tentative ratée de les inculper légalement de « terrorisme ». Entre autres pantomimes judiciaires les compagnon.ne.s font face en ce moment à deux procès pénaux : un par la juridiction locale pour les délits d’attaque à la paix publique et dommages aggravés (attaque sur un concessionnaire Nissan) et pour lequel ils/elles ne peuvent pas avoir de liberté sous caution et un autre plus fédéral pour le délit de dommages sur propriété privée (attaque sur le Secrétariat des Communications et Transports) [1].Qu’elles/ils soient coupables ou innocents on s’en fiche, vu que nous avons toujours maintenu une posture irréductible contre les prisons et contre toute influence psychologique et sociale que son existence peut générer. La solidarité avec ceux qui par leurs pensées et actions affrontent ce système de mort et de domination (et même contre vents et marées) c’est ce qui nous intéresse et c’est pour ça qu’on voulait qu’ils/elles sentent notre complicité et fraternité sincère avec leur cause qui est la nôtre. Nous saluons avec fierté leur fermeté pour coopérer le moins possible avec l’autorité et garder bien droite leur dignité anarchique.

Le débat par rapport à la revendication ou non des attaques et sabotages a toujours existé, et de nombreuses actions sont revendiquées à travers des communiqués expliquant les raisons de celles-ci. De nombreux/ses compagnon.ne.s ont affirmé par l’idée de la « propagande par le fait » que les actions doivent s’expliquer d’elles-mêmes et que dans le cas contraire ça devrait être le mouvement lui-même qui devrait chercher à leur attribuer cette objectivité explicative à travers la réflexion et l’analyses de ces actions. En sachant qu’il n’y a pas de communiqué sur cette action nous voulons aborder ici la raison d’un tel acte, essayant ainsi de donner une projectualité à notre lutte libertaire. Évidemment ce que nous pouvons dire à propos de ces faits n’est que notre opinion.

Pourquoi attaquer le SCT ?

Sans aucun doute aucune institution étatique ne mérite un quelconque respect, car elles font toutes partie de ce système complexe social-artificiel de domination, mais ça vaudrait la peine de s’intéresser à ce que cette institution fait pour comprendre pourquoi quelqu’un décide de passer à l’action :

D’après la loi organique de l’administration publique fédérale dans son article 36 le SCT est chargé des fonctions suivantes :

Formuler et mener les politiques et programmes pour le développement du transport et des communications selon les besoins du pays.

Réguler, superviser et surveiller les services publics de courrier, télégraphes et leurs divers services; gérer l’administration des services fédéraux des communications électriques et électroniques et leur liaison avec les services publics similaires attribués aux services privés de téléphone, télégraphes, et sans-fils et avec les services étatiques et étrangers, ainsi que le service public de traitement d’informations à distance.

Attribuer des concessions et permis au préalable de l’avis du Secrétariat de Gouvernement (Mexique), afin d’établir et exploiter les systèmes et services télégraphiques, téléphoniques et de communication sans-fil pour les télécommunications et satellites, de services publics de traitement d’informations à distance, de stations de radio expérimentales, culturelles et d’amateurs et de stations de radiodiffusion commerciales et culturelles; ainsi que surveiller l’aspect technique du fonctionnement de tels systèmes, services et stations.

Réguler et surveiller l’administration des aéroports nationaux, attribuer des permis de construction d’aéroports privés et surveiller leur opération.

Construire les voies ferroviaires, gares et terminaux de caractère fédéral pour l’établissement et l’exploitation du train, et la surveillance technique de leur fonctionnement et opération.

Attribuer des concessions et permis pour l’exploitation de services de transports sur les routes fédérales et surveiller leur fonctionnement et opération, ainsi que l’exécution des dispositions légales respectives.

Construire, reconstruire et conserver les chantier maritimes, portuaires et de dragage, installer la signalétique maritime et fournir les services d’information et sécurité pour la navigation maritime.

Construire et conserver les chemins et ponts fédéraux, y compris les internationaux;,ainsi que les stations et centrales de transport routier fédéral.

Construire des aéroports fédéraux et coopérer avec les gouvernements des États et les autorités municipales, dans la construction et conservation de chantiers de ce genre.

Réguler la construction de chantiers dans la république.

Entre autres choses.

Traduisant du langage légal au langage du pillage et de la destruction.

En prenant en compte les points antérieurs nous pouvons nous rendre compte de comment cette institution fonctionne dans l’édifice capitaliste du Mexique afin de développer le « progrès » technologique et industriel. C’est-à-dire, c’est le lien institutionnel étatique qui travaille pour que les infrastructures communicatives se développent autant dans les zones urbaines que dans les zones rurales et dans d’autres espaces naturels afin de maintenir le flux de la production et des marchandises. Ce qui veut dire qu’ils sont directement responsables de la destruction de la nature et de la consolidation de nouveaux tissus de Pouvoir et d’esclavagisme.

La coupe brutale des arbres, le déplacement et l’assassinat d’animaux et de communautés sont la conséquence de leur attitude pour la construction et le développement des routes par lesquelles se déplacent leurs sales marchandises dans l’intention de générer de juteux profits politiques et économiques. Ce qui a toujours été la raison principale de ces projets de routes, qui dans la plupart des cas sont faits dans la ferme intention de faire avancer les « méga projets » qui ne sont ni plus ni moins que des firmes industrielles – barrages, centrales hydroélectriques, thermoélectriques, mines, parcs éoliens , etc. – dont le système a besoin pour nourrir en énergie son mécanisme vaste et irrationnel de production et de consommation, qui dû aux dommages brutaux que son avancée fait à la nature a besoin de toujours plus de sources d’énergie à exploiter.

Tout en sachant que de tels faits ne se répètent pas uniquement à travers le Mexique mais partout dans le monde, nous allons illustrer certaines choses.

– À Tepoztlán, Morelos, il y a un projet d’extension de l’autoroute de La Pera-Cuautla qui a comme objectif de faciliter les travaux pour la construction du “Plan Integral Morelos” qui consiste en des centrales thermoélectriques et un gazoduc dans la communauté de Huexca, commune de Yecapixtla. Ces projets ont été attribués aux entreprises espagnoles  Abegnoa y Elencor. En mettant en place cette extension ce sont 50400 hectares et diverses sortes de flore et de faune de la région qui seront affectés, en plus de trouer les montagnes de Chalchiteptl, Cematzin, et Yohualtepetl. Ils veulent construire la centrale thermoélectrique sur 45 hectares limitrophes au peuple indigène Huexca, et on évalue qu’elle consommera 24 millions de litres d’eau par jour, et la moitié de cette eau polluée par le chlore et l’acide sulfurique sera reversée dans le fleuve Cuautla.

– Il y a aussi le cas de l’extension de l’autoroute Toluca-Naucalpan afin d’accélérer le flux de marchandises entre secteurs industriels, ce qui rasera une grande partie de la forêt de Agua Otomí-Mexica, qui va de Tequixquiac  jusqu’à Villa del Carbón, et détruira les communautés ñañhú, ñuhú, mazahua et otomí, et provoquera l’extinction et la destruction de centaines d’espèces animales, végétales et de zones humides qui sont déjà en danger de disparition. Tout cela pour permettre à l’entreprise Autoroutes Vanguardia S.A de C.V.  de fructifier.

– La construction d’aéroports qui, comme tous projets urbanistiques, amène destruction et pillage de la terre. Le genre de projets qu’on a vu à Atenco, et qui en ce moment refont surface.

Internet, radios communautaires, courriers : la communication entre les personnes entre les mains de la répression

Si nous savons que les moyens de communication et d’information comme internet, les emails, les portables, etc. ne garantissent pas la sécurité totale à cause des flics autant au niveau national qu’à l’étranger, il faut souligner la récente acquisition de programmes d’espionnage cybernétiques de la part du Parquet Général de la République [2]. Avec l’approbation de la « Loi Telecom » le SCT se remet sur le devant de la scène en tant que responsable de la répression et de la désarticulation de mouvements par l’espionnage d’individus et de groupes gênants ou subversifs à travers internet et les entreprises téléphoniques comme Telmex, par l’écoute des communications personnelles et la surveillance par géolocalisation, ainsi que la suspension de communication et d’information dans des zones de conflit et de résistance, ce qui affectera directement les radios communautaires et pirates et les médias libres et de contre-information qui font office de nœuds de communication au sein des différentes luttes qui ont lieu dans le pays [3].

Ce ne sont pas les raisons qui manquent, le problème c’est le système

Nous n’avons décrit que quelques faits qui démasquent ce qui pour des yeux acritiques ne sont que des simples bâtiments et personnes faisant leur travail administratif. C’est évident que nous ne voulons pas lancer un appel réductionniste contre le SCT qui serait la seule institution étatique à participer à la gestion de la domination. L’intégralité de ce qui compose l’État fonctionne conjointement et coopère dans différentes spécialités pour faire avancer le système capitaliste. Ces institutions sont à leur tour inévitablement menées par un groupe de personnes en haut de la pyramide de la société de classes avides d’argent et de pouvoir. Il n’est pas inutile de mentionner la « maigre faveur » que donne une majorité de la population citoyenniste et démocrate qui vit de façon acritique, sans remettre en question de façon profonde les conséquences du système ou simplement sans un intérêt pour la nature et la liberté et qui ne cherche qu’à faire partie d’une logique de vie basée sur le cycle sans fin du pouvoir actuel : naître-obéir-travailler-consommer-mourir.

Propageons l’action directe et la solidarité pour la défense de la terre.

C’est pourquoi, comme nos compagnon.ne.s Carlos, Amélie et Fallon, nous continuons de penser que l’action directe donne des résultats. Pas seulement pour combattre l’avancée capitaliste mais aussi pour dire à nos compagnon.ne.s prisonnier.e.s que la lutte continue avec solidarité et force. Si nous pouvons nous poser des questions, s’il y a eu des erreurs sur la forme et le moment où s’est déroulée l’action des compagnon.ne.s, il est évident que la voie de la légalité est le piège de l’État pour arrêter les luttes et les dévier vers le réformisme et la passivité. Pendant que les entraves administratives et les procès foutent la trouille à tout le monde, les entreprises destructrices de la nature continuent leur avancée comme prévu.

Nous profitons à nouveau de cet espace pour envoyer un chaleureux salut fraternel libertaire à nos frères/sœurs anarchistes Carlos, Amélie et Fallon, en espérant que cela soit aussi un apport à la lutte. Nous faisons un appel à étendre la projectualité anti-autoritaire dans les communautés de résistance, à trouver des complices, à propager l’action directe et l’autogestion dans les luttes pour la défense de la terre : contre les machines, les institutions, les appareils de la répression, les prisons et toute l’infrastructure que le SCT et tout l’appareil étatique déploient sous notre nez et qui seront toujours vulnérables.

Détruisons les prisons.

Mexique, 20 juillet 2014

Abajo los muros


Notes

1.- Pour plus d’infos en français sur le 5E voir : non fides, brèves du désordre, le chat noir émeutier, sabotage media et la publication Face à face avec l’ennemi

2.- Le parquet s’est équipé du logiciel espion Finfisher, qui a été utilisé au Pakistan et dans les révoltes en Égypte pour désarticuler les résistances.

3.- On ne veut pas dire par là qu’avant cette loi ce genre d’actions du gouvernement ne se faisaient pas, et nous ne rejoignons pas la vision réformiste qui préfère laisser les choses comme elles étaient ou maquiller la violence étatique. Mais nous voyons les avancées de ce genre de lois comme un pas de plus vers la constitution d’un État policier-militaire dont la première étape est la mise en place dans la rue de l’armée et la militarisation de la police, ce qui bien entendu met en danger n’importe quel projet de lutte pour la libération.

 

Lettre de Carlos López “Chivo”

Feu-d-Artifice-002Je débute cette lettre en saluant sincèrement tous/toutes les compagnon·ne·s à l’extérieur de ces murs, en espérant que leurs cœurs battent à l’unisson au rythme de la rébellion et que cela se reflète dans leurs actions quotidiennes.

La semaine dernière j’ai reçu avec beaucoup de plaisir un petit, mais important, geste que les compagnon·ne·s m’ont fait parvenir, en me prévenant auparavant. Au milieu de la monotonie et l’ennui de la vie quotidienne de l’enfermement on attend que « quelque chose » se passe en dehors de l’ordinaire, c’est pour ça que plus ou moins à l’heure dite j’ai fixé le ciel et un salut en forme de feux d’artifice est arrivé. À chaque feux d’artifice qui explosait je pouvais sentir leurs salutations et tendresses. C’était impossible de les voir physiquement, mais je les sentais proche de moi, et j’ai pu me sentir en complicité avec leur solidarité-action, et j’ai même pu imaginer leurs visages souriants et espiègles, se moquant de possibles risques. C’est clair que lorsqu’un-e compagnon·ne est séquestré·e par l’État, la lutte s’étend des deux côtés, intérieurs et extérieurs, des murs. Et de chaque côté chacun·e avec ses moyens se débrouille pour faire des attaques qui peuvent rendre cette lutte plus fonctionnelle (parler d’attaque ne signifie pas pour moi seulement détruire quelque chose de matériel, mais c’est aussi la désobéissance iconoclaste de ce qui est imposé à l’intérieur d’un système).

Ainsi c’est clair que lorsqu’il y a une arrestation ça n’est pas seulement le/la prisonnier·e qui est affecté·e, car selon la dureté du coup reçu, cela peut s’étendre à d’autres compagnon·ne·s qui peuvent vivre la même situation, voir plus dure que le prisonnier·e même.

Donc, alors que je voyais et écoutais les feux d’artifice exploser, je pensais que je voulais partager le bonheur que je ressentais avec d’autres compagnon·ne·s, particulièrement Bruja, Tripa, le Skin, Benja et Justine qui d’une façon ou d’une autre passent un mauvais moment pour avoir été relié·e·s avec le Caso 5E (NdT : le 5 janvier, le jour de son arrestation), affaire dans laquelle Amélie, Fallon et moi sommes accusé·e·s. Profitant de cette lettre je les embrasse à tous les cinq, et à tous/toutes celles/ceux qui au cours de l’enquête ont du supporter les perquisitions et les harcèlements. Pour vous toute ma solidarité, et je redis qu’ici on ne vous oublie pas et on pense toujours à vous ! Vous n’êtes pas seul·e·s, nous ne sommes pas seul·e·s !

En ce qui concerne l’organisation j’ai peu de choses à dire …

En tant que révolutionnaires nous avons besoin d’être toujours en conflit partout où la domination cherche à fixer sa présence dégoûtante, par seulement en prison, mais dans tous les endroits où il y a des rapports de pouvoir et d’autoritarisme. Pour ça y a pas besoin d’être une masse brûlant d’envie de changement. Je crois qu’avec des petits groupes organisés on peut voir des résultats satisfaisants, mais … Que se passe-t-il lorsqu’au lieu de se battre pour être véritablement gênants pour l’ennemi on se plonge dans des querelles personnelles, des polémiques pas constructives et des trahisons entre révolutionnaires ? Le résultat est évident, la division, pas seulement entre groupes, mais entre compagnon·ne·s en affinité, la rupture de projets, la non solidarité des uns pour les autres, on fait sortir le « juge » que certain·e·s ont en eux et on commence à chercher des coupables au sein du mouvement, confusion, etc. Ça contribue évidement à aider l’État à affaiblir quelque chose qui était en train de se développer.

Bien sûr personne ne cherche à être un petit ange et  ne pas faire d’histoires entre compagnon·ne·s, car il y en aura toujours, mais je considère qu’il faut faire ça quand c’est le moment, et s’il le faut ne plus voir la personne et c’est tout, mais pas le faire quand on est dans le pétrin et réduire en poussière les efforts des autres.

Il n’y a pas, comme je l’ai dit avant, de recette magique pour résoudre des problèmes, cependant je pense que la première phase de l’attaque c’est la conscience immédiate.

Parfois je suis assailli par une question, peut-être bête, mais qui me semble logique : pourquoi, si on se dit si contestataires et qu’on ne se tait pas face aux injustices, pourquoi est-ce qu’on le fait entre compagnon·ne·s ? Que ça reste dans la conscience de chacun, mais face à des situations de cette magnitude il y a beaucoup de choses à faire, la restructuration est toujours possible et les projets vont de nouveau de l’avant.

C’est pour ça que je parie toujours sur l’informalité comme organisation concrètement anarchiste, et c’est à travers les tensions, les débats et les approfondissements ( du personnel et des problématiques sociales) que nous nous identifions avec nos affinités, c’est à dire, avec les personnes avec qui nous obtiendrons la connaissance mutuelle et probablement avec qui nous réaliserons certains projets. Ça me semble très compliqué de faire des choses avec des personnes avec qui on n’a pas d’affinité. Une amie m’a demandé une fois comment on mesure l’affinité. Je lui ai répondu que plus on se connaît mutuellement, plus on se fait confiance, et plus on fait d’actions ensemble, et ainsi plus on a d’affinité.

J’en profite aussi pour envoyer un salut fraternel au groupe de Mexicali, pour le soutien reçu. Allez les gars/meufs !

C’est tout pour le moment, en espérant être en contact avec plusieurs d’entre vous (je souhaiterais que ce soit avec tous mais c’est pas possible) et j’envoie des bises à tous/toutes.

Guerre sociale pour toujours !
Vivons l’Anarchie !

Carlos López “Chivo”
1er juillet

Source

Pour plus d’infos sur cette affaire  :

Non Fides
Brèves du désordre
Le chat noir émeutier
Sabotage Média

La prison et son autre monde

libres

Introduction

C’est la galère
un prisonnier du COC.

On dit qu’un bon texte commence toujours par une bonne citation, et quoi de mieux que celle qui est au-dessus pour dire tout ce qu’il y a à dire sur la taule, la cabane, le gnouf : la prison.
Crainte par certains, et pourtant aimée par d’autres ; par ça je ne fais pas référence à la division entre inclus, auto-exclus et exclus, mais à la société elle-même. La société qui parfois aime sa prison, la nourrit : la prison de la vie. Mais dans ce cas lorsque je parle de prison je veux évoquer plus précisément la prison comme élément de coercition et son utilisation comme centre d’extermination dans la société du capital. On pourrait dire sans crainte d’être contredit que personne n’aime la prison ; mais presque toujours la réalité contredit cet argument, et nous montre la brutalité de cette vie. Et comme dans la société, dans cet autre sous-monde l’élément coercitif a fait que de nombreux prisonniers préfèrent vivre en prison plutôt que dans la rue, à un tel point que lorsqu’ils sortent et voient leurs familles, ils commettent à nouveau des délits dans l’intention de retourner en prison. Ils n’imaginent pas la vie dehors, la société est beaucoup trop agressive pour eux. La prison c’est leur monde, et ils ont appris à y vivre avec plus ou moins de risque.

Ainsi, ce texte ne va pas approfondir sur une analyse politique et philosophique de l’existence de la prison, nous allons à peine l’évoquer. Ça sera plus une description de la vie et de l’organisation coercitive carcérale, construisant les bases pour un débat et une analyse dans laquelle se croisent les idées depuis l’anarchie et les expériences de vie dans la prison.
Il faut prendre ce texte comme un complément de celui que j’ai écrit lorsque j’étais encore en prison et qui s’intitule : Centre d’observation, classification et humiliation ; et dont j’espère qu’il sera bientôt publié. D’autre part, ce texte n’a pas pour but de faire peur, ni d’amener les compagnon·ne·s à prendre des positions plus tièdes dans la lutte de peur de la répression. Et de même je n’essaie pas d’être ni de créer des spécialistes anti-carcéraux ; mais plutôt de contribuer à cette lutte partielle contre les prisons que mènent beaucoup de compagnon·ne·s anarchistes. Ce qui n’a rien à voir avec le fait de demander des améliorations dans le système carcéral ou d’implorer les organisations caritatives d’essayer de faciliter la vie des prisonnier·e·s. Mon objectif est de provoquer le débat et la réflexion sur la base de la description d’une réalité presque cachée, mais qui sévît au quotidien, et qui est nécessairement accompagnée d’analyses politico-philosophiques depuis l’anarchie.

La prison et son autre monde

Il est souvent difficile d’expliquer depuis l’intérieur de la prison comment c’est la vie en prison. Presque personne n’ose le faire. D’une part parce que personne ne veut que sa famille souffre de connaître la brutalité de cette vie. Et d’autre part ce silence se doit à la peur, pas tellement de représailles de la part de ceux qui gèrent le système carcéral, mais la peur de représailles de la part des matons. Et pas toujours de la main de ces derniers, mais de prisonniers laquais des matons.

Lorsque j’étais dans le COC (Centre d’Observation et de Classification) dans le Reclusorio Sur, une nouvelle a choqué les prisonniers. Je me souviens qu’on regardait la télé (qui coûte 150 pesos la semaine), lors qu’est sortie la nouvelle que des prisonniers du Reclusorio Oriente, qui est actuellement le plus violent des trois qui sont dans le district fédéral, avaient filmé avec un portable les matons en train de réaliser leurs rackets quotidiens. La vidéo les montraient se faire payer pour la gamelle et pour recevoir la visite familiale. La nouvelle que les matons et le directeur de la prison avaient été virés avaient plu aux prisonniers qui sentaient qu’au moins il y avait un peu de justice. Je dois dire qu’à moi aussi ça m’a fait sourire ; pas pour l’action du gouvernement contre les matons, mais pour la volonté des prisonniers de briser la glace.

Peu de temps après ils ont transféré dans le Reclusorio Sur l’un des prisonniers qui avait piégé les matons. Il était sous protection, avec deux gardes toujours devant sa cellule, toujours à côté de lui à l’heure de la visite et personne ne pouvait s’en approcher. J’ai donc essayé, au moyen d’une technique de taulard, de lui passer quelques brochures sur la prison et l’anarchie, mais ça s’est avéré impossible. Au fil des jours l’attitude de nombreux prisonniers m’a énervé : celle de toujours le traiter de « cafteur ». Utilisant ce qu’ils avaient appris auprès de leurs camarades matons. Ils le traitaient de cafteur pour avoir filmé les matons en train de racketter les prisonniers et pour avoir témoigné au sujet des rackets. D’autres le traitaient de dégonflé, ce qui revient au même. Cette attitude dégradante fait partie du comportement qui existe entre prisonniers lorsqu’un prisonnier va se plaindre aux matons de ce qu’un autre prisonnier lui a fait, mais les matons la retournent en leur faveur pour se protéger et montrer que celui qui dénonce leurs abus est un cafteur, même si les matons sont des connards. On a beaucoup parlé du cas du prisonnier qui a filmé la vidéo. D’un côté le gouvernement même qui a orchestré tout un show pour se dédouaner et virer le directeur en charge, et certains ont même raconté que c’était par vengeance qu’ils avaient fait ça, parce que la femme d’un des prisonniers était partie avec un maton, etc. Les motifs ne manquent pas, mais ce qui m’a surpris surtout c’est lorsque j’ai compris pourquoi le prisonnier était sous une surveillance stricte. Et cette raison n’est rien d’autre qu’en prévention d’attaques par les prisonniers eux-même. C’est vraiment moche, mais c’est comme ça. Lorsqu’un maton a un problème de cette envergure ce ne sont pas les matons qui vont maltraiter le prisonnier en question, mais les autres prisonniers. Ils lui pourrissent la vie, et parfois ils le tuent. Bien évidement payés par les matons. Mais ce ne sont pas tous les prisonniers qui font ça, mais les êtres qui n’ont plus aucune sortie. Ceux qui doivent accomplir des longues peines, ou bien les drogués au crack ou autres drogues qu’ils font tourner pour quelques 50 ou 100 pesos. Ainsi c’est en partie par peur de ce genre de représailles que de nombreux prisonniers refusent de témoigner sur les abus d’autorité [1] de la part des matons, psychologues, criminologues ou des médecins du service hospitalier. C’est aussi par peur de se faire remarquer, vu que la vie en prison leur serait encore plus difficile face à cette image du prisonnier qui supporte tout d’une manière soumise et ne se rebelle pas, ou comme eux le disent : ne se dégonfle pas.

En prison il y a de nombreux prisonniers qui montent leur petit business et se donnent un rythme de vie à l’intérieur de la prison. En vendant des fruits et légumes, de la bouffe, du cannabis, de l’eau chaude, etc. Une façon plus digne de survivre. Tandis que d’autres simplement par intérêt et par peur de la vie en prison préfèrent travailler avec les matons. Certains percevant les rackets quotidiens, comme les fouilles, et d’autres comme crevards obéissants ou dégonflés (ici je suis d’accord pour utiliser ce terme, pour désigner les crevards de balance) informant les matons lors d’un conflit entre prisonniers, et même, et surtout, de plans de fuite ou de mutinerie. Le système carcéral et sa société ont besoin de forger leurs armes pour survivre et, tout comme à l’extérieur, il y a des résignés et des balances. À l’intérieur c’est clair, d’une part le système profite de la pression exercée sur les prisonniers eux-même pour utiliser ces sources d’information, mais je crois aussi, et je l’ai toujours cru, que peu importe les conditions, chacun a un degré de responsabilité sur ses actes, et donc s’il y a des prisonniers qui copinent avec les matons, même si c’est de façon hypocrite, il y en a aussi qui les détestent, qui s’opposent à eux, et qui préfèrent vivre en mendiant ou en faisant leur petit business plutôt que de se mettre à leur service. Mais malheureusement ils sont rares car la majorité agit selon les circonstances [2]. En plus de ce genre de prisonniers qui montent leur petit business plus ou moins digne pour pouvoir survivre, il y a les riches (la division de classe entre les prisonniers se voit beaucoup plus), les chefs de la mafia, les prisonniers d’autres pays, ceux de familles friquées; ce sont les prisonniers qui contrôlent tout ou une partie du business dans la prison. Des personnes, parfois méprisables, qui arrivent même à faire vivre leur famille à l’extérieur avec l’argent perçu de la vente de drogue dans la prison même [3], ou de racket d’autres prisonniers et de familles d’autres prisonniers. Le texte À couteaux tirés avec l’existant dit ceci : « Rien ne ressemble plus à un représentant de la bourgeoisie qu’un représentant du prolétariat […] Ce qui les rendaient semblables était le fait d’être, justement, des représentants. « .

Et là j’en viens à autre chose. Personne ne peut éviter le racket. Il y a mille façons de se faire racketter. Une femme qui travaillait dans la prison comme technicienne carcérale me disait : les prisonniers sont bien habiles. L’une des façons de racketter c’est à travers la drogue. Devenir accro à une drogue en prison c’est le pire qu’il soit. Les choses les pires que j’ai vu et entendu dans cette courte période c’était à cause des dépendances aux drogues : au crack principalement. Dans de nombreux cas les prisonniers en sont arrivés à vendre ou offrir leur sœurs, copines et jusqu’à leur mère en échange de drogues ou en garantie pour qu’on ne les tue pas. Dans d’autres ils sont obligés de les proposer au chef de la mafia. Une véritable dégradation sociale et spirituel. Le thème des chefs de la prison est un problème parmi d’autres qui est important et qui mérite de s’attarder dessus. Le système pénitentiaire crée aussi ses armes, comme il est dit dans le paragraphe précédent, et sait comme faire en sorte que des prisonniers s’opposent à d’autres pour ainsi perpétuer le contrôle et être tranquille : d’une part c’est à travers leurs organisations caritatives et les petits changements. Détournant ainsi l’attention de ce qui pourrait être à un moment donné le problème immédiat pour beaucoup de prisonniers plus conscients : l’existence de la prison même. Parce que généralement ce sont toujours les prisonniers puissants, chefs de la mafia et ceux à leur service, qui sont affectés par ce genre de réformes qui cherchent le bien être minimal en prison. Et donc ils finissent par rendre responsables d’autres prisonniers, mécontents de ne pas pouvoir mener leur petit business tranquillement, et ils les tabassent. Ce ne sont pas toujours les matons qui sont chargés de remettre de l’ordre, mais ce sont les prisonniers qui se chargent de maintenir l’ordre dans la prison. Un reflet clair d’un point culminant du contrôle social dans la social-démocratie : mettre un flic dans la tête de chacun. Souvent en étant des collabos conscients et d’autres fois par pure opportunisme. Ces prisonniers chefs de la mafia sont souvent responsables du maintien de l’ordre dans les différents couloirs où ils vendent leur drogue, et n’importe quel problème est réglé par eux ou directement rapporté aux matons. Certes ça n’est pas dans tous les cas comme ça, mais en général c’est l’ambiance qui prédomine. Un exemple clair de ça ce sont les diverses mutineries qui ont eu lieu dans le Reclusorio Sur. Ces émeutes n’avaient pas lieu à cause des réclamations régulières des prisonniers : comme la nourriture, le service médical, la révision des dossiers, etc., comme l’avaient dit les médias. Mais elles éclataient parce que le directeur avait refusé qu’on continue d’introduire de la drogue en prison. En bref : parce qu’ils n’avaient plus d’herbe à fumer. La solution a été drastique : une fois qu’ils les avaient maté, les requins (anti-émeutes) sont passés de cellule en cellule en offrant du cannabis aux prisonniers révoltés, et ont garanti que l’introduction de drogue dans la prison allait continuer de se faire en toute normalité.

Le Reclusorio Sur se compose de 9 blocs et huit annexes, plus l’espace du COC, l’entrée, la direction, le service médical, l’usine de sacs, l’école, les courts, le théâtre et le gymnase. Il y a un grand couloir qui passe par tous les blocs et annexes qu’on appelle le kilomètre, et c’est là qu’étaient tous les téléphones publics. Les blocs se divisent de la manière suivante : le D-9 c’est là que sont les malades à vie, les vieux avec diverses maladies, ce bloc est en dehors de la zone de population, juste en face du service médical. Le D-1 est soi disant réservé aux populations vulnérables comme les indigènes, les personnes âgées de plus de 65 ans, les étrangers, mais en général c’est là qu’on vend les cellules aux prisonniers bourgeois ou friqués comme les trafiquants, racketteurs, etc. Le D-2 se divise en deux populations à problèmes mentaux, comme les malades psychiatriques qui ont besoin de drogues médicales, et l’autre partie est pour ceux qui sont en désintox, et ce bloc n’est pas appelé pour rien Océanique. Le D-3 et le D-4, qui sont les mieux, sont pour les primo-délinquants et ceux qui avaient fait des études à l’extérieur ou qui suivaient des cours. Le D-5 c’est là qu’on m’avait envoyé, et c’est là que sont les prisonniers les plus instables, depuis les multi-homicidiaires jusqu’aux dealeurs et kidnappeurs. Le D-6 et le D-7 c’est les blocs qui ont déclenché la mutinerie, ce sont ceux des récidivistes. Ces blocs sont les pires, on y retrouve l’image qu’on voit toujours dans les documentaires sur les prisons au Mexique : sans électricité, sans eau, dégradés, avec une surpopulation, des prisonniers qui dorment accrochés aux barreaux, ou assis sur la cuvette des chiottes, etc. Ensuite il y a le D-8 qui est celui des homosexuels et transsexuels. Dans les annexes il y a les multi-homicidiaires et les multi-récidivistes, ainsi que des prisonniers avec des délits plus graves : racket, séquestration, homicide qualifié, etc. Pour arriver à être dans l’un de ces « appartements », comme le dit la compagnonne Fallon, il faut passer différents examens dans le Centre d’Observation et de Classification, où ils classent les internes pour les envoyer dans les blocs adéquats. Même si souvent les classifications sont mal faites, car elles sont basées sur le rapport de criminologie et de psychologie. Des criminologues et psychologues qui sont chargés d’enfoncer encore plus le prisonnier et de détruire sa stabilité émotionnelle et socio-affective en faisant ressortir chez le prisonnier de la culpabilité pour être en prison, en plus de frustration et repentir de détruire leur famille. Même lorsque le prisonnier n’a pas commis le délit dont on l’accuse, le criminologue se charge toujours de lui faire ressentir une responsabilité pour être en prison, afin qu’il ne rejette pas la faute sur la société et le système. Ce sont aussi ceux chargés de cette réintégration sociale qui n’est rien d’autre qu’une tentative d’adapter les criminels au capitalisme. D’une certaine façon en mettant tout type d’obstacles à la liberté conditionnelle ou avancée du prisonnier. Tandis que d’un autre côté ils savent parfaitement administrer leur travail et comprennent que pour que le capitalisme fonctionne il faut contrôler, et tant qu’on n’arrivera pas au point culminant de l’auto-contrôle mental des masses il faudra toujours des éléments dissidents de la société à travers lesquels  justifier le contrôle policier par exemple.  En  disséquant le système pénitentiaire on se rend compte que les matons sont en fait comme les policiers : une petite entité chargée d’exercer le contrôle à travers la violence et l’intimidation; et qu’ainsi il y en a aussi qui se rebellent contre eux. On voit que les travailleurs sociaux, médecins, mais surtout les criminologues et les psychologues sont ceux qui sont chargés de faire le travail important. En général cette élite dans la société carcérale est privilégiée et protégée, même s’il faut reconnaître que dans des prisons comme le Reclusorio Oriente les prisonniers arrivent à en buter parfois. Le système carcéral tout comme la société a ses structures, et l’attaque doit se faire en groupe et pas de façon isolée. C’est seulement avec la destruction de l’État/Capital que les prisons tomberont, mais pas avec une lutte spécialisée qui ne se concentre à attaquer qu’un seul pilier du système, et encore moins sous la bannière de l’abolition.

La prison que j’ai du vivre est en définitive comme le décrit la compagnonne Fallon dans sa dernière lettre : ça ressemble plutôt à une école. Pas tant pour le lien hypothétique qu’on peut faire entre la prison et l’école, avec ses murs et ses punitions, mais plutôt pour le comportement de la majorité des prisonniers. Ça ressemble à une école à la télé, où on prend tout à moitié au sérieux, même si ce qui est en jeu c’est ta propre vie.
Pour quelqu’un qui serait anarchiste ce genre de vie en prison est souvent difficile (peut-être pas plus difficile que pour le reste des prisonniers), principalement à cause du dilemme moral et étique auquel on fait face lorsqu’on est confronté aux positions de pouvoir qui existent entre les prisonniers. Additionnant à cela tous les efforts que fait le système pour nous détruire. Sachant bien qu’immédiatement il y a deux voies pour survivre : l’illégalité ou la soumission. Mais d’une façon ou d’une autre en collaborant toujours avec le système, parce qu’au final même en faisant nos petits trafics on rentre dans le jeu dans lequel le système carcéral veut qu’on rentre. La décision appartient à chacun, mais c’est souvent difficile. Principalement parce que nous ne voulons pas, et nous nous y opposons, prendre partie pour l’isolement volontaire, qui d’une façon ou d’une autre te dispense de participer à ces relations de pouvoir entre prisonniers que la vie carcérale impose et que certains prisonniers nourrissent avec plaisir, ou en demandant des conditions privilégiées pour ceux qui se déclarent prisonniers politiques. Attitude dégradante qui vient des courants marxistes, utilisant toujours cet avant-gardisme révolutionnaire qui s’applique à marquer la différence avec les prisonniers communs, comme ils les appellent, ou lumpen, et qui sont là précisément pour éduquer ces prisonniers sauvages dépourvus de conscience de classe.
Lorsqu’un anarchiste rentre en prison, il n’est pas toujours aussi naïf, mais même ainsi on croit toujours que c’est un terrain fertile pour semer mutineries et rebellions. Ensuite vient la déception et on se rend compte que même de l’intérieur il y a beaucoup de boulot à faire, car comme au dehors il y en a toujours qui à un moment défendront l’ordre établi. Et qu’en étant dans un sous-monde, avec un espace mille fois plus réduit que dans la société, et diverses conditions qui font que le contrôle est plus important, les possibilités d’auto-organisation paraissent presque nulles, ou alors nécessitent qu’on dépasse ce contrôle, et alors ça devient désespérant. Ce discours que j’essaie d’avoir me fait penser d’une certaine façon aux critiques exprimées par des compagnon·ne·s d’affinité au sujet des migrants en Europe. Parce que c’est vrai que de nombreuses prises de positions viennent de la gauche, et les gauchistes essaient de faire du prisonnier une éternelle victime, tandis qu’ils l’idéalisent et en font un être potentiellement révolutionnaire, pour le simple fait de souffrir des conditions de répression et d’oppression dans lesquelles l’État le soumet. Un argument qui est souvent utilisé par ceux qui à leur tour idéalisent l’illégalité et les illégalistes. Tandis que d’un autre côté, au moment de réaliser une analyse minutieuse nous ne devons pas oublier non plus que ces conditions sont dirigées pour transformer les individus en personnes responsables avec le système, ou bien pour les détruire s’ils sont inutilisables.
Au final je pense toujours la même chose, et c’est que dans n’importe quelle société, aussi pourrie qu’elle soit, et dans n’importe quelle lutte, quand bien même elle pencherait vers l’assimilation et la récupération, il y a des individus qui ne se laissent pas domestiquer, qui remettent en question, qui manipulent, qui attaquent. C’est dans ces moments d’attaque, de rupture et de destruction [4] que même au sein de la prison on peut trouver des affinités avec qui commencer un chemin, un voyage et provoquer l’insurrection ; en définitive, reprendre nos vies en main.

Et pour finir je voudrai rajouter deux citations dédiées à la réflexion sur des modes d’intervention dont je remets en question la validité en ce moment [5], autant pour leur étique que pour la stratégie de lutte qui provient de l’informalité :

« Soulignons tout d’abord les problèmes éthiques liés au moyen employé, au fait de s’en remettre aux hasards de l’acheminement du courrier pour toucher un chien de garde du pouvoir, c’est-à-dire de déléguer à un exploité – avec tous les risques que cela comporte pour sa personne mais surtout au mépris de sa volonté propre – le port d’un engin à domicile, et aux contradictions entre les fins et les moyens qui en découlent. Mais se pose également le problème de s’en prendre souvent aux secrétaires et aux employés, esclaves des grands de ce monde qui ouvrent rarement leur courrier eux-mêmes. On se demandera s’il s’agit bien là de ce qu’on entend par « frapper le pouvoir dans ses hommes et ses structures »…
En juillet, un nouveau colis sera revendiqué avec d’autres attaques en Espagne et en Italie, toutes rassemblées sous le sigle « Solidarité Internationale ». Le communiqué précise qu’il ne s’agit pas d’une avant-garde armée, qu’en suivant quelques principes, chacun peut utiliser le même nom, etc. Mais ce n’est au fond qu’une déclaration d’intention, tant la revendication et la signature en elles-mêmes servent justement à distinguer un geste de révolte des autres, le faisant émerger du marécage de la conflictivité sociale diffuse pour le placer dans une logique qui est en soi politique.
On notera encore au passage que, s’il faisait preuve de volonté de blesser, le colis piégé envoyé à Zuloaga a aussi démontré l’inefficacité de la méthode employée, vu qu’il était presque impossible qu’un de ces colis arrive jamais à son destinataire. Les colis suivants – certains ne contenaient même pas de charge explosive – allaient tomber dans la répétition absurde et dans la recherche d’un effet purement spectaculaire. Ces « attaques » n’existaient que par le ramdam médiatique qu’elles causaient, ce qui ne les empêchera pas d’occuper le haut de l’échelle de la radicalité dans l’imaginaire de certains. Ce mode très particulier eut au moins deux effets nocifs, puisque d’une part il éclipsait toute la variété d’attaques et d’actions directes présentes, et d’autre part il permettait aux bourreaux de passer pour des victimes. Outre qu’ils rentraient dans une logique du contre-pouvoir, les colis piégés lançaient une menace irréelle, et cela les puissants le savaient bien. »

Notes critiques sur la lutte contre le FIES

« Sasha reprit en russe. Il était fier de l’hommage qu’on rendait à ses camarades, dit-il, mais alors, pourquoi y avait-il des anarchistes dans les prisons soviétiques ?
Lénine l’interrompit : « Des anarchistes ? Absurde ! Qui vous a raconté des histoires pareilles et comment avez-vous pu y croire ? Nous avons des bandits en prisons, et des makhnovistes, mais pas d’anarchistes ideiny [ reconnus par le régime comme présentant une théorie politique acceptable].
– Voyez-vous, m’écriai-je, l’Amérique capitaliste divise aussi les anarchistes en deux catégories : les philosophes et les criminels. Les premiers sont acceptés partout, l’un d’entre eux fait même partie du gouvernement de Wilson. Les autres, auxquels nous avons l’honneur d’appartenir, sont emprisonnés et persécutés. Vous faites donc la même, distinction ?  »

Emma Goldman, Vivant ma vie, 1932 [6]

Pour moi la seule consigne de liberté pour les prisonniers et de destruction des prisons c’est la lutte même [7]. La liberté absolue se trouve dans la destruction de l’État capitaliste et de n’importe quel autre qu’on voudrait nous imposer, même si celui-ci camoufle son autoritarisme et sa toute puissance sous la devise du Pouvoir Populaire.

Sans avant-gardes, ni spécialistes, leaders ou dirigeants :
guerre sociale sur tous les fronts !

Mario A. Lopez Hernandez

Depuis un endroit de cet univers chaotique.

Avril 2014


Notes

 1- Par abus d’autorité je fais référence à la perspective que certains prisonniers ont concernant les rackets, coup, punitions et autres exercés par les matons; à aucun moment je n’essaie de justifier une quelconque autorité sans abus ou un bon gouvernement.

2- Dans ce texte je parle du Reclusorio Sur, qui est selon les prisonniers et quelques techniciens, et selon ce que j’ai pu voir, là où il y a le plus de grégarisme des trois Reclusorios présents dans la région de Mexico. On dit que dans le Reclusorio Oriente les prisonniers qui travaillent avec les matons, et les balances, ont un bloc à eux seuls pour les protéger. Tout ce que je dis ici est en rapport direct avec ce que j’ai vécu dans le Reclusorio Sur. Un maton m’a dit qu’on m’avait envoyé dans celui-ci parce que si j’avais été dans le Reclusorio Nord j’aurai pu plus facilement déclencher une mutinerie en étant seul. Et aussi parce que là-bas il y a encore des prisonniers de la guérilla urbaine Liga Communista 23 Septiembre (ils sont seuls dans le module de haute sécurité totalement isolé, et  pour la plupart leurs familles ne savent même pas où ils se trouvent).

3- Pour comprendre ce point, vu qu’il peut y avoir de nombreuses divergences au sujet de l’illégalisme, des appels en dehors de la loi et de l’apologie qui tourne autour, je recommande un article publié dans le numéro 1 de la revue anarchiste À corps perdu et qui a pour titre : Les cendres des légendes – pour en finir avec l’apologie illégaliste. Il sera publié dans le prochain numéro de la revue anarchiste Negación. Je parle de ça vu qu’en général au Mexique certains individus anarchistes font des références passionnées à des secteurs de la société et des milieux sociaux qui agissent en dehors de la loi, par exemple les narcotrafiquants et leurs hommes  de main; arrivant même à faire des allégories sur des attaques contre la police ou l’armée par ces groupes de pouvoir, leur conférant un aspect positif et même voulant les faire passer pour des révolutionnaires uniquement parce que leurs attaques sont spectaculaires, ou bien parce qu’ils agissent en dehors de la loi. Tandis que d’un autre côté on ne mentionne pas les motivations de ces groupes dissidents et de pouvoir.

4- Je précise que lorsque je parle d’attaque et de destruction je me réfère bien entendu d’une part à l’écho physico-matériel de l’attaque et la destruction du système. Mais aussi par attaque et destruction je me réfère à n’importe quel mode ou outil employé pour subvertir l’ordre : des critiques, auto-critiques, des armes, des livres, des explosifs, etc. lorsque ces instruments sont utilisés pour la destruction de l’État sous toutes ses formes.

5- Face à ça j’affirme que je ne méprise pas la lutte ou la valeur d’autres individus ou collectifs qui réalisent ces attaques; j’utilise seulement cette citation parce qu’elle m’a semblé pertinente et il me semble nécessaire de commencer un vrai débat sur la validité et l’efficacité de certains moyens. La citation, même si elle est courte et spécifique au contexte de la lutte contre le FIES, rassemble les bases d’un débat qui doit se développer et s’approfondir. Mais un point que je dois mentionner et qui vaut la peine d’être réfléchi, c’est la reproductibilité des moyens et leur relation avec les paquets. Même s’il faut aussi réfléchir sur le conflit à la première personne et la délégation de l’attaque à un autre individu, généralement pas conscient des motifs de la lutte, ou de ce qu’il transporte. D’autre part, lorsque je fais allusion aux paquets explosifs je fais uniquement référence au milieu anarchiste/libertaire; je dis cela vu qu’au Mexique il y a d’autres groupes (ITS) [NdT : une critique sur ce groupe en anglais ici] qui sont spécialistes de l’envoi de paquets explosifs à des scientifiques, et ces groupes ne sont pas anarchistes ou libertaires et leurs perspectives n’ont rien à voir avec l’idéal anarchiste, même s’ ils se retrouvent dans les modes d’action.

6-  Traductions tirées de À Corps Perdu, n°1 [NdT]

7- Pour la même raison que ce que je dis plus haut; malgré les critiques je ne dévalorise pas le travail que différents groupes réalisent pour soutenir les compas prisonniers,  même si ça n’est pas la lutte que je préfère, elle est quand même nécessaire et c’est une preuve de soutien réel entre anarchistes.

Pour d’autres lettres de Mario López voir ici et ici

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